dimanche 27 avril 2008

BIENVENUE CHEZ LES CH' TIS (4)


Dernier episode.
Lundi 20 août 1984
L’après midi de ma première journée de travail

Avant de commencer la visite de l’usine, on me présenta l’assistante sociale. En vingt minutes sans que je puisse intervenir, elle me brossa un tableau sur la misère en milieu ouvrier. Je me suis très vite rendu compte en effet, qu’elle espérait de ma part une « révolution sociale» dans l’approche et le traitement des cas sociaux. Prétextant du rendez vous avec le chargé de l’accueil et des stages en vue de la visite du site, je l’ai laissée à ses espérances du moment.

La tête un peu dégarnie et rehaussée de lunettes, habillé d’un costume velours, malgré son âge qui abordait la retraite, il paraissait plein d’allant. Tout sourire, il me conduisit dans son bureau pour aussitôt m’expliquer qu’autre fois il était en charge des embauches et qu’aujourd’hui, compte tenu des circonstances, son rôle se cantonnait à réceptionner une partie des collaborateurs venant du site en cours de fermeture. Il me précisa ensuite, qu’il se faisait un plaisir de me promener dans les ateliers et services pour que je prenne conscience du déclin d’un site qui fut il y a quelques années le fleuron de la chimie française du Nord. Commençait alors le parcours interminable de la visite des ateliers et des présentations de circonstance. Quelques rencontres dignes des grandes figures des contes légendaires ne manquèrent pas de m’impressionner. Comme la carrure de géant à la barbe noire qu’était celle de l’agent de maîtrise des ateliers nitriques qui m’obligeait constamment à pencher la tête en arrière pour le dévisager. Il y avait également le chef de service de la comptabilité, un grand rouquin qui me faisait penser à ces conquérants venus des lointains pays du Nord. Lorsque vint la visite des Moyens Centraux, je fus impressionné par le nombre de machines qui occupaient l’espace de l’immense salle où s’afféraient des ouvriers penchés tels des adorateurs d’idoles. Les photos de dames très dévêtues ne m’avaient pas échappé dans les bureaux des contremaîtres, jusqu’à cet énorme calendrier à faire rougir le moins innocent des garçons du secteur.

Au moment où nous allions passer le pont qui enjambait la Deûle ( rappelez vous, le film : « la vie est un long fleuve tranquille ») , les feux se sont mis au rouge et le pont s’éleva en l’air pour laisser passer une immense péniche sur laquelle aboyait à l’avant un « quien ». Une fois le pont rétabli en positon horizontale, nous pouvions reprendre le cours de notre visite. Après l’escalade de l’atelier ammoniaque entre colonnes, tuyaux et passerelles, nous pûmes avoir quelques échanges avec des opérateurs de la salle de contrôle qui fixaient avec intensité leurs écrans de contrôle. J’ai pu observer le retard technique de ces installations par rapport au site d’où je venais, lorsque je voyais opérer des « rondiers encreurs ». Leur rôle consistait à remplir les réservoirs des petites plumes à encre des appareils de mesure … Nous sommes passés aussi à proximité du stade de l’usine. Mon accompagnateur m’expliqua qu’il avait longtemps servi aux entrainements du célèbre coureur de demi-fond : Michel Bernard, ancien collaborateur de l’usine! (cela ne nous rajeunit pas !)

Passé, le château d’eau qui est ce que l’église est au village, nous arrivions à la sortie sud de la première usine, côté Saint-André . Mon accompagnateur m’expliqua que la visite à la maison du chef des gardes était incontournable. En effet, ici, le chef des gardes a son domicile dans l’usine ; Une fois les salutations de courtoisie faites à Madame, nous eûmes droit au café. Le chef des gardes, sortait d’un long arrêt maladie et avait des difficultés à marcher. Sa silhouette d’ailleurs laissait supposer que notre homme devait souffrir d’un sérieux diabète. Je me rappelle qu’ensuite la conversation porta sur l’avenir du parc immobilier de l’usine. Il y avait bien un projet de désinvestissement total des logements d’ouvriers qui allait faire partie des objectifs de votre serviteur.
On laissa notre hôte à sa quatrième tasse de café réchauffé sans sucre, pour emprunter durant 300m la rue située sur la commune pour atteindre le troisième poste de garde de l’unité la plus récente appelée TDI.

Dans cette unité moderne, vieille de cinq ans, on fabriquait un produit intermédiaire pour mousse polyuréthane ( le tridiisocianate). Je n’ai pas retenu grand-chose des explications du chef de service hormis qu’il s’agissait d’une unité sous haute surveillance compte tenu des tonnes de produits manipulés comme le chlore, l’ammoniaque, le cyanure et j’en passe. Et tout cela à quelques mètres des cités ouvrières. J’ai vite compris que le Nord s’affranchissait facilement de certaines contraintes. GD, le jeune chef de service à la tête de cet énorme ensemble sortait de l’école de chimie de Lille et allait très vite démontrer que dans le nouveau contexte du Groupe RP, son avenir était plein d’espoir.

Expliquer ce qui se passa ensuite relève d’un détail que j’ai totalement oublié. On approchait de la fin de l’après midi, ma tête était noyée de noms aux consonances nordistes et belges.
En revenant sur nos pas, MD se montra toujours aussi courtois et insistait avec beaucoup de condescendance sur les bienfaits de notre future collaboration sans omettre au passage quelques petits coups de griffes sur certains des personnages croisés au cours de cette interminable journée.
Après m’avoir laissé au pied « des grands bureaux », je me suis alors précipité dans mon bureau, non sans avoir demandé à la secrétaire le minimum de fournitures pour commencer décemment à remplir mon tout nouveau rôle de DRH. La porte fermée derrière moi, je me suis affalé sur ma chaise style saloon, pris un cahier qui allait devenir mon journal de bord pour noter les principaux points qui auront marqué ma journée et qui se résumaient aux constats suivants.
Outre les objectifs que m’avait fixé la direction générale, à savoir de réduire les effectifs de 800 à 600, tout en intégrant une centaine de salariés du site de Wattrelos et ce en quatre ans, je devais négocier le passage du statut social de Kuhlmann à celui de RP. J’avais également pris conscience que j’avais à imposer mon jeune âge à une équipe de direction qui s’approchait de la retraite, à convaincre mon chef du Personnel de se charger des plans sociaux tout en sachant qu’il était également concerné par la mesure de départ. S’ajoutait le désinvestissement de plus de 300 logements ouvriers dont certains étaient voués à la démolition (les plus proches de l’usine), d’autres vendus au personnel. De régler une cinquantaine de cas sociaux dont trente alcooliques invétérés. Plus quelques actions ponctuelles qui allaient s’annoncer à mesure que les semaines allaient arriver.

Lorsque je repris la voiture qui était à nouveau garée au pied des grands bureaux, l’heure était déjà fort avancée. Le passage dans les rues attenantes se déroulait comme si j’assistais à un film noir des années d’après guerre. Et dire qu’il fallait revenir dès demain matin. Quand je suis arrivé à la maison, les enfants jouaient dans le petit jardin qui se situait entre les deux corps de bâtiments. Ils me sautèrent au cou aussitôt le portail de la grille franchi. Cet à cet instant que j’ai compris qu’il y aurait pour moi deux vies dans le Nord : celle avec ma famille et celle à l’usine.
En effet, quatre ans plus tard, lorsqu’il eu fallu quitter le Nord, ma famille et moi-même avons pleuré nos amis et nos voisins. Côté professionnel, j’avais atteins mes objectifs et j’étais heureux de partir. En effet, ma nouvelle mutation sur Paris allait effacer le souvenir de l’usine de La Madeleine-les-Lille.

dimanche 20 avril 2008

BIENVENUE CHEZ LES CH' TIS (3)


Arrivée dans l’ch nord

Le matin de ma première journée de travail
Lundi 20 août 1984

Je laissais ma famille un peu désorientée continuer à s’installer dans la maison que nous avions acquise à Lambersart. Pendant ce temps les français suivaient l’actualité estivale relative aux amours d’Anthony Delon avec la princesse Stéphanie sur la croisette de Monaco.

Pour ma part, je me dirigeais le cœur pincé vers l’usine en direction de La Madeleine distante d’à peine 5km du domicile. Je crois que la température était fort clémente et le ciel ne ressemblait pas tout à fait à celui de Monaco car le soleil s’était couvert pudiquement d’un léger voile.
Arrivé devant l’usine, j’attendis que le garde ouvre la barrière. Après m’être présenté, il me demanda de me diriger 100m à droite pour garer ma voiture au garage réservé à la direction. Le pincement au cœur était toujours présent. Rien n’échappait à mon regard, pas le moindre détail. Quand je suis repassé devant le poste de garde, le même gardien me héla en écorchant mon nom et me demanda de lui laisser les clés de la voiture tout en ajoutant que chaque vendredi, la voiture sera lavée. Je senti aussitôt les prémisses d’habitudes dignes de l’époque de la grande industrie et le sacro saint principe des avantages acquis. Pour les clés, j’ai supposé que le dépôt de celles-ci avait un lien avec la sécurité.

Je connaissais le chemin pour me rendre à mon bureau et à peine franchi le seuil de la porte des « grands bureaux », un monsieur à blouse grise m’accosta et se présenta : « Bonjour, je suis Monsieur G » tout en me précisant qu’il était le mari de la dame qui se trouvait au standard et qu’il était en charge de la caisse, et donc dépendait de la comptabilité. Du doigt il me montra un cagibi coincé derrière la monté de l’escalier. Il tenait absolument à me préciser que pour cette fonction, il avait été choisi car la fonction exigeait la plus grande confiance. C’est pourquoi, il avait succédé à son père qui avait été caissier, ce dernier ayant lui-même succédé au grand père, nommé à l’époque premier caissier de l’usine. J’en déduisis très vite qu’une certaine forme de persévérance et d’immobilisme devait caractériser le site dans lequel j’allais devoir m’intégrer. En moi-même, je me suis dis intérieurement que pour le futur plan de mobilité interne, MG allait être le premier qui changerait de poste. Après toutes ces précisions, il rajouta que je ne devais pas hésiter à faire appel à lui s’il me fallait de la menue monnaie ou une avance pécuniaire. En moins d’une demi-heure s’exprimait à nouveau les privilèges des grandes heures des princes de l’industrie locale.

Passé le sas odorant du demi palier et arrivé à l’étage, mon premier salut s’adressa alors à la secrétaire qui me souhaita avec conviction la bienvenue et m’introduisit dans mon futur bureau. Ce fut un choc visuel. Je découvrais ce qui pouvait existé de plus ringard en matière d’aménagement de bureau. Les murs étaient d’un jaune foncé sur deux desquels s’alignaient des meubles à rideaux en bois brun vernissé. Je croyais revoir l’ancien bureau de mon adjudant chef à l’époque de mon service militaire. A la différence près, que tous les rideaux en bois étaient baissés pour bien laisser apparaître qu’aucun rayonnage ne contenait le moindre dossier. Le bureau était vide de toute paperasse comme si un ouragan avait tout balayé. On me précisa que mon prédécesseur estimait qu’il serait mieux séant que j’effectue mon démarrage dans des conditions lavées de tout passé et sur des bases excluant tout préjugé. A l’arrière du bureau, une double porte communiquait avec celle du directeur . Après l’avoir salué, il me lança à son tour tous les signes d’encouragement possibles et décida de m’accompagner pour me présenter les locataires de l’étage. D’abord le directeur des fabrications qui dès la porte entrouverte et à la vue de notre arrivée, paru un peu surpris. D’un geste vif il replia précipitamment « La voie du Nord ». Quelques échanges forts courtois avec les encouragements de rigueur me laissèrent entrevoir un voisinage des plus discrets. Puis nous arrivions MR et moi-même, dans le bureau du « chef du personnel ». Un homme très grand, fort élancé se dressa devant nous et d’une voie puissante se confondit en une avalanche de paroles sans intérêt pour sans doute me faire croire qu’il était l’un des piliers incontournables de l’usine. Au vu des piles de listings informatiques, de l’imposante machine à calculer et du gobelet remplis de crayons impeccablement taillés, je me rendis compte que j’allais devoir fortement composer avec le personnage. En effet nous allions devoir confronter un écart générationnel de vingt ans. Pour l’heure l’échange fut bref et je lui donnai rendez vous pour un entretien plus conséquent dans le cours de la journée. La visite de courtoisie se termina par l’ingénieur en chef situé au bout du palier et dont le bureau respirait la rigueur et l’ordonnancement d’un bureau de colonel en retraite. Après les salutations de pure forme, le téléphone se mit à sonner ce qui lui permit de se libérer de notre présence. Alors que MR rejoignait son bureau, je m’installais derrière le mien qui de par sa surface était immense et prenait tout l’espace de la pièce. Enfin assis, je mesurais le chemin de la difficile intégration qui s’ouvrait devant moi. Puis mon regard se dirigea vers la fenêtre dont la lumière était en partie barrée par la présence d’un immense réservoir de stockage sur lequel on lisait l’inscription « AN d45 », ce qui signifiait « acide nitrique dilué à 45%». Me voilà fixé sur mon sort.

A peine 10’ écoulées, le directeur m’appelait pour participer à ma première réunion courrier. Imaginez trois membres de la direction observant le Directeur chargé d’ouvrir avec un coupe papier (type dague argentée de Tolède) les enveloppes une à une, puis les lire une à une et faire à chaque fois un commentaire en remettant la lettre ou le document à la personne concernée. Cela s’appelait une séance de travail pour mise en commun, de telle façon que chacun des participants puisse prétendre avoir le même niveau d’information.

Après cette séance introductive, je suis retourné chez mon futur adjoint pour qu’il me présente son service. C’est au rythme du pas de charge que j’ai appris à dévisager la quinzaine d’employées des bureaux du personnel, de la paie, du courrier et des services généraux qui étaient installés au rez de chaussé. J’ai senti chez certains un regard d’étonnement voir de curiosité. L’attitude générale semblait se complaire dans une forme de condescendance, à savoir celle du respect de la part du subalterne vers son supérieur. Finalement je me suis rendu à ‘évidence qu’il s’agissait surtout d’un comportement de soumission.

Je terminai la matinée par la rencontre de la responsable de formation qui allait également dépendre de moi. Femme alerte tant dans ses gestes que dans ses paroles, elle m’a vite convaincue que j’avais à faire à une personne de tempérament qui était venue dans le nord par obligation pour suivre son mari muté de Carmaux à l’usine chimique de Seclin. Elle semblait exprimer un certain enthousiasme par rapport à mon arrivée, ce qui ne manqua pas de me donner un peu d’espoir eu égard aux précédentes rencontres.
Son bureau était situé dans de vieux bâtiments adossés à un immense hangar. Juste derrière, d’énormes grues intervenaient en cadence avec les bulldozers pour démolir la « Cathédrale » (comme les gens du coin l’appelaient). Cet énorme bâtiment vouté, en bêton armé, représentait l’activité des engrais azotés arrêtée depuis plus d’un an.
Midi approchait. Je regagnais le garage quand stupéfait, j’ai constaté l’absence de mon véhicule. Je me précipitai au poste de garde et aperçu ma voiture garée derrière les trois autres voitures de direction sous les fenêtres des grands bureaux. Cette mise en scène n’était pas de mon goût et je me suis promis d’intervenir dans quelques jours pour mettre un terme à ce cérémonial inutile.

Nous terminerons ce récit la semaine prochaine par la description de la visite du site l’après midi du premier jour.

dimanche 13 avril 2008

BIENVENUE CHEZ LES CH' TIS (2)

MA PREMIERE VISITE
Mai 1984, en déplacement pour Lille

Quinze jours s’étaient écoulés pour me retrouver à bord de l’avion Air Alsace qui assurait trois fois par semaine la liaison Colmar – Lille. Les deux pilotes pour cinq passagers avaient de quoi me rassurer, même si au décollage nous avions été un peu secoués. Le bruit était tel que je ne pouvais pas lire et j’ai du me contenter de regarder au travers du hublot où après avoir aperçu le sommet du champ du feu, nous faisions cap sur Metz. Pour cette escale, trois passagers descendirent de l’avion ce qui allègea quasiment l’avion de 50%. Une heure plus tard, apparaissaient les premiers gros nuages qui petit à petit allaient assombrir le ciel. Je fixai le regard à l’avant vers les deux pilotes rivés à leur tableau de bord, lorsque l’un d’eux nous annonça que nous approchions de Lesquin. Sur les hublots commencaient à se dessiner des traînées de pluie. A l’atterrissage, la piste humide reflètait la grisaille du ciel et à peine sorti de la carlingue, je fus saisi par une ambiance de carte postale couleur sépia.


Sorti de l’aéroport de Lesquin, je montai dans un taxi et demandai au chauffeur de m’emmener aux usines RP de La Madeleine. Il disait ne pas connaître. Après avoir précisé qu’il s’agissait des anciennes usines Kuhlmann, il se sentit rassuré. Nous roulions à moyenne allure et mon regard fut aussitôt attiré par le spectacle des maisons accolées les unes aux autres de chaque côté des rues. Toutes en briques, elles étaient de couleur rouge sombre, et les fenêtres n’avaient pas de volets. De temps à autres apparaissait une façade plus claire comme pour se distinguer de cette sombre monotonie. Après une bonne demi heure de route, le chauffeur emprunta une dernière rue où à l’extrémité se dressaient de gigantesques cheminées.

Il m’annonça alors que nous allions arriver. Après avoir dépassé deux cafés arborant l’enseigne Stella Artois, il s’arrêta devant un autre bar qui faisait face à l’entrée de l’usine dont la barrière blanche et rouge barrait l’accès. Je descendis de la voiture après avoir réglé ma course et constatai que l’usine était entourée de cités ouvrières. Ici, la chimie lourde ressemblait aux mines de charbon . J’avais l’impression d’assister à un film du début du XXème siècle.

A ce moment, j’ai cru voir apparaitre devant moi le facteur du film de Jacques Tati . Mais ce n’était que le garde de l’usine horriblement étriqué dans son costume et qui me demandait avec un drôle d’accent l’objet de ma visite. Lui précisant que j’avais rendez- vous avec le directeur, il me montra du doigt l’immeuble de brique qui faisait face au poste de garde et me demanda de monter au 1er étage. J’esquissai un sourire en lisant sur le fronton de la porte de l’immeuble l’inscription gravée en grandes lettres dans la pierre : « Grands Bureaux ». A peine passé le seuil, une dame souriante tenait le standard tout en faisant office d’accueil. Elle était assise dans un minuscule bureau où sonnaient en permanence les appels téléphoniques. Je gravis l’escalier et fus frappé par l’odeur ammoniaquée qui émanait de deux portes à battant située sur le pallier. Je pensais à des émanations externes propres à l’usine, mais je me suis rendu à l’évidence que cela provenait des toilettes des « Grands Bureaux ». Dédaignant la couleur brunâtre des murs et des portes, je découvris une porte entrouverte où une secrétaire noyée dans des piles de classeurs, pianotait avec une telle vigueur que je plaignais la pauvre machine. Après que j’eu interrompu son concert, elle me conduisit chez le directeur.

Une fois les présentation faites, il m’esquissa le programme de la journée : Exposé sur l’usine, son organisation, ses activités , son personnel, son climat social. Puis déjeuner en tête à tête en ville et départ pour Wattrelos, où se déroulerait une réunion avec les derniers membres encore présent du du CE de l’usine à qui j’allais présenter l’usine RP d’Alsace et ses possibilités de reclassement. Puis accompagnement à l’aéroport pour reprendre l’avion de 19h.
Pendant une heure, le directeur m’expliqua le contexte local et ce qui pouvait m’attendre si j’acceptais la mutation. Venant de Normandie, il me mit en confiance en vue de ma future adaptation. Puis nos échanges successifs laissaient apparaître que le courant passait et que cela pouvait augurer d’une future bonne collaboration.

La conversation se poursuivit agréablement au restaurant. Je pense que MR avait choisi l’établissement pour que je reparte avec une image positive. En effet, nous déjeunions devant des hublots, plus grands que ceux de l’avion du matin, et derrière lesquels s’ébrouaient des nageurs et nageuses. Nous étions au restaurant de la piscine de Lille. Je ne sais plus si c’est l’arrivée du matin, ou l’exposé de MR ou le spectacle des hublots, voire peut être le plat de poulet aux endives qui transforma ma digestion de l’après midi en calvaire.

La route pour aller à Wattrelos ressemblait à celle du matin. Toujours ces enfilades de maisons aux briques rouges sombres, ces carrefours agrémentés de quatre cafés installé aux quatre coins, des passants cachés sous leur parapluie, et le ciel bas qui ne laissait apparaître aucun horizon.

L’entrée sur le site de Wattrelos ressembla à celle d’un chantier en destruction ou à une carrière désaffectée. Les bâtiments couverts de suies blanches et grises tombaient en ruine. C’est dans une sorte de baraquement que nous nous sommes retrouvés en présence des élus du site qui étaient affalés sur de vielles chaises. Mon exposé basé sur l’attrait de passer la ligne bleue des Vosges n’a pas soulevé beaucoup d’enthousiasme. Je n’eu à répondre à aucune question . Seul le chien de l’un des participant commença à japper ce qui laissait supposer qu’il était grand temps d’en rester là et de sortir. Au vu de cette séance relevant presque de l’imaginaire, j’ai cru avoir assisté à un épisode de la vie des ouvriers du temps de Zola.

Lorsque MR me laissa le soir dans le hall de l’aéroport de Lesquin, il m’esquissa une petite tape sur l’épaule comme pour m’encourager et me dit sur un ton débonnaire : « Ne vous en faites pas, le pays n’est pas chouette, mais les gens sont sympas ».
Très embarrassé et moralement quelque peu dépité, je grimpai dans l’avion en me disant intérieurement que ce serait peut être de la folie de quitter l’Alsace.

Suite et fin du récit, la semaine prochaine : « L’arrivée dans el ch’ nord »

dimanche 6 avril 2008

BIENVENUE CHEZ LES CH' TIS



Devant le succès extraordinaire d’un film sans prétention mais cependant attachant, l’idée m’est venue de relater à ma manière un des épisodes de ma vie qui par beaucoup de côté présente des points communs avec cette comédie cinématographique.


1. L’ANNONCE


Avril 1984, près de Mulhouse.


C’est le début de l’après midi, le téléphone lance sa sonnerie stridente qui me sort de ma somnolence passagère. Je porte aussitôt le combiné à l’oreille et reconnait la voie très hautaine de la secrétaire de direction. Elle m’annonce avec un air suave que le patron me demande de le rejoindre dans son bureau dès que possible.
Cette convocation précipitée me laisse entrevoir une certaine interrogation. A peine entré dans son bureau, je reconnais le caractère empathique de mon interlocuteur toujours affublé de sa grosse veste grise en tweed. Il arbore encore cette même cravate délavée et mal ajustée qui ne correspond pas au style de la fonction. Une fois installé face à lui, il me lance un regard plein de compassion et m’annonce sans ambages qu’enfin la direction du Groupe a retenu ma candidature pour une mutation à programmer pour cet été. Me basant sur les récentes annonces de mutations qui dans leur grande majorité se font dans la région lyonnaise, m’apparait l’espace d’un bref instant le célèbre triangle ensoleillé où une grande partie des activités du groupe étaient concentrées à savoir : Grenoble, Lyon, Valence.


Rapidement je prends conscience pourquoi l’attitude de mon interlocuteur se voulait si prévenante. Après un bref instant comme pour vouloir retenir sa respiration, et d’un ton très condescendant, qui n’était pas dans ses habitudes, il lâche cette phrase qui me restera longtemps en mémoire : « Ca y est, vous l’avez votre mutation ».Et d’ajouter aussitôt : « Vous savez que l’on a besoin de jeunes cadres compétents pour aider les nouveaux sites issus des récentes acquisitions à s’intégrer dans la nouvelle organisation. » Silence…En guise de réponse et pour rapidement connaitre la suite de l’annonce, j’émets timidement un petit « oui » d’interrogation. « Et bien … on vous propose d’aller prendre la DRH du site de La Madeleine-les-Lille. Je suis content pour vous, c’est une belle promotion. Toutes mes félicitations ». J’ai du marquer un temps d’arrêt avant d’émettre un son. Car aussitôt, le patron à qui mon effet de surprise n’a pas échappé, moyennant d’infimes précautions oratoires cherche à me rassurer. Mais son origine bordelaise lui donnait peu d’arguments sur ce qu’il pouvait connaître de cette région du nord si éloignée. De par sa démonstration ampoulée et quelque peu forcée sur ses adaptations successives à la région lyonnaise puis à l’Alsace, il pensait pouvoir me rassurer sur mon futur avenir. Puis il se lança dans des explications extravagantes pour me démontrer que la région du nord avait de fortes ressemblances avec l’Alsace. Comme par exemple, la Belgique c’était pour les nordistes comme l’Allemagne pour les alsaciens. L’accent et le parler du « ch’Nord » c’étaient comme le dialecte local de chez nous. L’intégration prendrait un peu de temps, mais une fois adopté par les locaux on ne le regrettait pas, etc .etc. De plus, il apparaissait que mon profil de négociateur et mon expérience des relations avec les syndicats représentaient aux yeux de la Direction du Siège des atouts pour une telle mutation. Enfin, je saurais convaincre sur place les personnes qui allaient devoir se reconvertir en leur ventant les mérites de l’attractivité de l’Alsace.


Puis avec beaucoup de sérieux, il me demande d’aller prendre contact avec la direction locale pour me rendre sur les lieux et voir la faisabilité de la proposition avec cette recommandation complémentaire de ne pas en parler à ma famille pour l’instant. Il fallait que je découvre d’abord personnellement les lieux. En précisant toutefois que l’habitat et les locaux industriels n’avaient rien à voir avec ce que l’on connait habituellement. Et ce n’est que si la prise de contact s’avérait satisfaisante que je pourrais en parler à mon épouse.


Je suis resté un moment sans voix et malgré tout satisfait intérieurement que l’on ait pensé à moi. Puis, il commença à me préparer à ma future visite en s’appuyant sur un voyage technique qu’il avait effectué il y a plus de vingt ans à Lille. Avec son accent du sud ouest, il me décrivit quelques caractéristiques très particulières de cette usine vieille de plus de 100ans, berceau des Frères Kuhlmann inventeur du procédé industriel de fabrication de l’acide nitrique base essentielle de l’industrie agro alimentaire du nord. Puis il évoque au détour de ce monologue, le projet de fermeture du site de Wattrelos ( je comprends Waterloo !) distant de 10 km qui allait incomber à l’usine de La Madeleine moyennant quelques plans sociaux et transferts de personnel. Se dresse alors peu à peu devant moi un tableau qui prenait des allures de désastres. J’allais abandonner le site chimique le plus tranquille et le plus moderne d’Europe pour plonger dans l’enfer du Nord.

Je crois que le ciel s’est brusquement assombrit. En repassant par le bureau de la secrétaire, je décèle aussitôt sur son visage un petit sourire narquois. De retour à mon bureau, je reste un moment prostré, pris en tenaille entre deux sentiments contradictoires. Celui de me lancer dans une aventure qui allait me sortir de la routine dans laquelle je commençais à donner des signes de lassitude et celui d’une très forte appréhension d’imposer à ma famille un déménagement vers une région inconnue qui nous éloignait de nos familles respectives et surtout de la perspectives des horizons méditerranéens.
J’ai commencé ma carrière en Alsace 12 ans plus tôt, j’allais avoir 38 ans, c’était le moment de faire le saut. Une seule et unique préoccupation allait dorénavant ne plus me quitter : réaliser mon premier déplacement à Lille pour découvrir mon futur lieu de travail.

Trois jours plus tard, j’annonce à mon épouse que j’ai un déplacement de 48h à Lille pour proposer des possibilités d’offres d’emplois en Alsace au personnel local touché par la fermeture du site de Wattrelos.

Suite du récit la semaine prochaine avec : « Ma première visite »