L’après midi de ma première journée de travail
Avant de commencer la visite de l’usine, on me présenta l’assistante sociale. En vingt minutes sans que je puisse intervenir, elle me brossa un tableau sur la misère en milieu ouvrier. Je me suis très vite rendu compte en effet, qu’elle espérait de ma part une « révolution sociale» dans l’approche et le traitement des cas sociaux. Prétextant du rendez vous avec le chargé de l’accueil et des stages en vue de la visite du site, je l’ai laissée à ses espérances du moment.
La tête un peu dégarnie et rehaussée de lunettes, habillé d’un costume velours, malgré son âge qui abordait la retraite, il paraissait plein d’allant. Tout sourire, il me conduisit dans son bureau pour aussitôt m’expliquer qu’autre fois il était en charge des embauches et qu’aujourd’hui, compte tenu des circonstances, son rôle se cantonnait à réceptionner une partie des collaborateurs venant du site en cours de fermeture. Il me précisa ensuite, qu’il se faisait un plaisir de me promener dans les ateliers et services pour que je prenne conscience du déclin d’un site qui fut il y a quelques années le fleuron de la chimie française du Nord. Commençait alors le parcours interminable de la visite des ateliers et des présentations de circonstance. Quelques rencontres dignes des grandes figures des contes légendaires ne manquèrent pas de m’impressionner. Comme la carrure de géant à la barbe noire qu’était celle de l’agent de maîtrise des ateliers nitriques qui m’obligeait constamment à pencher la tête en arrière pour le dévisager. Il y avait également le chef de service de la comptabilité, un grand rouquin qui me faisait penser à ces conquérants venus des lointains pays du Nord. Lorsque vint la visite des Moyens Centraux, je fus impressionné par le nombre de machines qui occupaient l’espace de l’immense salle où s’afféraient des ouvriers penchés tels des adorateurs d’idoles. Les photos de dames très dévêtues ne m’avaient pas échappé dans les bureaux des contremaîtres, jusqu’à cet énorme calendrier à faire rougir le moins innocent des garçons du secteur.
Au moment où nous allions passer le pont qui enjambait la Deûle ( rappelez vous, le film : « la vie est un long fleuve tranquille ») , les feux se sont mis au rouge et le pont s’éleva en l’air pour laisser passer une immense péniche sur laquelle aboyait à l’avant un « quien ». Une fois le pont rétabli en positon horizontale, nous pouvions reprendre le cours de notre visite. Après l’escalade de l’atelier ammoniaque entre colonnes, tuyaux et passerelles, nous pûmes avoir quelques échanges avec des opérateurs de la salle de contrôle qui fixaient avec intensité leurs écrans de contrôle. J’ai pu observer le retard technique de ces installations par rapport au site d’où je venais, lorsque je voyais opérer des « rondiers encreurs ». Leur rôle consistait à remplir les réservoirs des petites plumes à encre des appareils de mesure … Nous sommes passés aussi à proximité du stade de l’usine. Mon accompagnateur m’expliqua qu’il avait longtemps servi aux entrainements du célèbre coureur de demi-fond : Michel Bernard, ancien collaborateur de l’usine! (cela ne nous rajeunit pas !)
Passé, le château d’eau qui est ce que l’église est au village, nous arrivions à la sortie sud de la première usine, côté Saint-André . Mon accompagnateur m’expliqua que la visite à la maison du chef des gardes était incontournable. En effet, ici, le chef des gardes a son domicile dans l’usine ; Une fois les salutations de courtoisie faites à Madame, nous eûmes droit au café. Le chef des gardes, sortait d’un long arrêt maladie et avait des difficultés à marcher. Sa silhouette d’ailleurs laissait supposer que notre homme devait souffrir d’un sérieux diabète. Je me rappelle qu’ensuite la conversation porta sur l’avenir du parc immobilier de l’usine. Il y avait bien un projet de désinvestissement total des logements d’ouvriers qui allait faire partie des objectifs de votre serviteur.
On laissa notre hôte à sa quatrième tasse de café réchauffé sans sucre, pour emprunter durant 300m la rue située sur la commune pour atteindre le troisième poste de garde de l’unité la plus récente appelée TDI.
Dans cette unité moderne, vieille de cinq ans, on fabriquait un produit intermédiaire pour mousse polyuréthane ( le tridiisocianate). Je n’ai pas retenu grand-chose des explications du chef de service hormis qu’il s’agissait d’une unité sous haute surveillance compte tenu des tonnes de produits manipulés comme le chlore, l’ammoniaque, le cyanure et j’en passe. Et tout cela à quelques mètres des cités ouvrières. J’ai vite compris que le Nord s’affranchissait facilement de certaines contraintes. GD, le jeune chef de service à la tête de cet énorme ensemble sortait de l’école de chimie de Lille et allait très vite démontrer que dans le nouveau contexte du Groupe RP, son avenir était plein d’espoir.
Expliquer ce qui se passa ensuite relève d’un détail que j’ai totalement oublié. On approchait de la fin de l’après midi, ma tête était noyée de noms aux consonances nordistes et belges.
En revenant sur nos pas, MD se montra toujours aussi courtois et insistait avec beaucoup de condescendance sur les bienfaits de notre future collaboration sans omettre au passage quelques petits coups de griffes sur certains des personnages croisés au cours de cette interminable journée.
Après m’avoir laissé au pied « des grands bureaux », je me suis alors précipité dans mon bureau, non sans avoir demandé à la secrétaire le minimum de fournitures pour commencer décemment à remplir mon tout nouveau rôle de DRH. La porte fermée derrière moi, je me suis affalé sur ma chaise style saloon, pris un cahier qui allait devenir mon journal de bord pour noter les principaux points qui auront marqué ma journée et qui se résumaient aux constats suivants.
Outre les objectifs que m’avait fixé la direction générale, à savoir de réduire les effectifs de 800 à 600, tout en intégrant une centaine de salariés du site de Wattrelos et ce en quatre ans, je devais négocier le passage du statut social de Kuhlmann à celui de RP. J’avais également pris conscience que j’avais à imposer mon jeune âge à une équipe de direction qui s’approchait de la retraite, à convaincre mon chef du Personnel de se charger des plans sociaux tout en sachant qu’il était également concerné par la mesure de départ. S’ajoutait le désinvestissement de plus de 300 logements ouvriers dont certains étaient voués à la démolition (les plus proches de l’usine), d’autres vendus au personnel. De régler une cinquantaine de cas sociaux dont trente alcooliques invétérés. Plus quelques actions ponctuelles qui allaient s’annoncer à mesure que les semaines allaient arriver.
Lorsque je repris la voiture qui était à nouveau garée au pied des grands bureaux, l’heure était déjà fort avancée. Le passage dans les rues attenantes se déroulait comme si j’assistais à un film noir des années d’après guerre. Et dire qu’il fallait revenir dès demain matin. Quand je suis arrivé à la maison, les enfants jouaient dans le petit jardin qui se situait entre les deux corps de bâtiments. Ils me sautèrent au cou aussitôt le portail de la grille franchi. Cet à cet instant que j’ai compris qu’il y aurait pour moi deux vies dans le Nord : celle avec ma famille et celle à l’usine.
En effet, quatre ans plus tard, lorsqu’il eu fallu quitter le Nord, ma famille et moi-même avons pleuré nos amis et nos voisins. Côté professionnel, j’avais atteins mes objectifs et j’étais heureux de partir. En effet, ma nouvelle mutation sur Paris allait effacer le souvenir de l’usine de La Madeleine-les-Lille.
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