dimanche 23 mars 2008

UNE HISTOIRE DE CLOCHE


On dit qu’à Pâques, les cloches sonnent à toute volée car, venant de Rome, elles annoncent la fête pascale.

Cette histoire de cloches m’a inspiré une autre histoire. C’est celle d’un type un peu cloche qui était sensible à tout ce qui cloche et à tout ce qui est en cloche. En somme, il n’entendait en permanence qu’un seul son de cloche. Ce qui confirme le dicton : « qui n’entend qu’un son, n’entend qu’une cloche ». Merle était son nom, Cloche son prénom. Il habitait juste à côté du clocher de l’église du village. Il pouvait ainsi entendre sonner la cloche tous les quart d’heure. Et les dimanches ou lors d’évènements religieux, il exultait lorsque les cloches s’en donnaient de plus belles.
Le son des cloches lui faisait tourner la tête. Cela lui donnait des ailes et de voir trente six mille chandelles.

Par contre lorsqu’un problème se posait à lui, Cloche se mettait bizarrement à élaborer des courbes en cloche. Pour tout dire, la cloche était sa compagnie. Il mangeait des plats qu’il gardait au chaud sous cloche, protégeait du froid ses plants de légume en les mettant sous cloche. Comble du raffinement, Il veillait que les produits forts odorants comme les fromages ou les fumés… soient toujours sous cloche. Mais un jour, après s’être tapé la cloche, et alors que le son des douze coups de minuit raisonnaient encore à ses oreilles, ne voilà-t-il pas que son cœur avait, comme on dit au pays, des petits coups de cloche comme pour lui signifier une alerte passagère. Il est vrai c’était un bon vivant. En somme, cela clochait bien pour lui.

Cloche Merle vivait au rythme des cloches et au son des carillons. Ses promenades dans la campagne étaient des moments de bonheur. Il tombait d’admiration devant toutes les fleurs à cloches et particulièrement les petites clochettes blanches que la nature déversait à chaque printemps. Ainsi de cloche en cloche, notre brave homme, un jour, prit malencontreusement un gros coup de cloche après s’être cogné au chambranle d’une armoire au chapeau en forme de cloche. Il n’hésita pas alors de faire sonner la grosse cloche, en appelant le docteur. Ce dernier a failli le mettre sous cloche dans l’hôpital du gros bourg voisin. Il n’en fut rien.
Car notre espèce de cloche pris la cloche de bois. Il quitta sa maison de Clocheville et parti sur les routes de clochers en clochers comme un vagabond. On le retrouva quelques années plus tard clochard et membre de la cloche. Il se déplaçait péniblement, souvent à cloche-pied rêvant aux temps des cloches qui raisonnaient au dessus de sa tête de cloche.

Et un jour, le sort lui fut fatal. C’était le jour de Pâques, il mourut dans la solitude alors que l’on fêtait la résurrection. Les cloches sonnèrent le tocsin en écho aux carillons des cloches pascales.

La morale de cette histoire, c’est que « l’on ne peut pas sonner les cloches et aller à la procession. »

dimanche 16 mars 2008

LE CONFESSIONNAL (*)

(*) C'est un meuble en forme d'isoloir destiné à confesse et non pour voter !

Voilà que les médias de ces derniers jours se gargarisent de l’apparition de quatre nouveaux péchés que viennent de décréter les instances apostoliques du Vatican. Cela nous met le nombre des péchés capitaux à onze au lieu de sept. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat, quoique c’est peut être aussi péché. Le fait de vouloir ironiser sur cet évènement me vaudra peut être les foudres du ciel.
Autrefois notre éducation religieuse nous rappelait que s’il y avait péché, il fallait se confesser pour se faire pardonner. Voilà un rite que plusieurs générations ont du subir dans une totale hypocrisie à l’exception peut être des vrais pratiquants qui disaient respecter cette institution sacramentelle.


Qu’il est loin le temps où chaque enfant sous la pression de son entourage allait se rendre en fin de semaine à l’église du village pour se confesser. Il nous reste ces images incroyables, où reclus dans un coin de notre chambre, nous griffonnions sur un bout de papier la liste des péchés que nous aurions commis depuis notre dernière confession. Il fallait redoubler d’imagination et inventer les déviances que nous étions supposés avoir réalisé parmi les sept péchés capitaux instaurés par l’église catholique. Pensez donc, doux Jésus, comme nous avions du mal à comprendre ce que couvraient les termes de luxure et d’avarice ; par ailleurs, les péchés d’orgueil et de colère nous semblaient relever du monde des adultes compte tenu de leurs comportements quotidiens. Alors, il ne nous restait plus qu’à choisir entre les trois derniers péchés, celui de gourmandise, d’envie et de paresse. Mais quel casse tête pour élaborer une litanie digne d’être entendue par le confesseur. Même si nous n’étions pas toujours de vrais enfants de chœur, nous avions du mal à distinguer la gourmandise de l’envie. C’est comme se réveiller avec difficulté le matin, était-ce péché de paresse ? Après les sept plaies d’Egypte, nous étions sous l’emprise des sept péchés capitaux.


On en perdait son latin d’église. Inquiet des possibles réactions de l’homme à la soutane noire, c’est le cœur serré que nous prenions place selon l’ordre d’arrivée dans l’une des deux parties latérales du confessionnal après avoir tiré le rideau du confessionnal derrière soi. . La trémie en bois était fermée. Aussi, c’était avec la plus grande écoute et dans la plus parfaite pénombre que nous cherchions à percevoir les paroles susurrées par le visiteur voisin dans l’espoir de glaner quelques suggestions tout en sachant que la curiosité est un très vilain défaut. Qui ne se souvient pas de s’être précipité dès qu’une des deux places latérales du confessionnal se libérait car on avait repéré une personne connue à la voie peu discrète et qui avait pris place de l’autre côté ?
Puis la grille du confessionnal s’ouvrait brusquement, laissant échapper un faible halo de lumière permettant sans doute au confesseur de reconnaître à ses côté le pauvre pêcheur totalement prostré. Après quelques minutes d’un pesant silence l’abbé lançait sa phrase rituelle : « Allez-y, mon enfant, je vous écoute ». Et c’est la voie chevrotante, que la petite tête blonde, se mettait à lire péniblement sa modeste liste totalement cachée du regard du personnage dont on distinguait l’oreille géante collée à l’orifice. Une fois déclamées toutes ses turpitudes inventées de toutes pièces, il fallait ensuite entendre la sentence qui se résumait toujours à réciter 3 « jevoussalue » et 3 « notpère ». Cela signifiait après vérification chez les copains que l’on était dans la bonne moyenne.
Oui cette cérémonie des figures imposées a passablement marqué les esprits chastes de la jeunesse de l’époque qui avec l’âge a très vite adopté les petites déviances de leurs aînés. Le monde de la jeunesse pouvait trouver son équilibre entre d’un côté, les sympathiques innocents et de l’autre, les garnements réprimandables.
Aujourd’hui, le confessionnal est rangé définitivement au vestiaire des antiquités religieuses. Et pourtant depuis les interdits religieux de l’époque, la société actuelle a réussi le tour de force de transformer les sept péchés capitaux en règles de plaisir de vivre.
D’où peut être cette proposition de la régence de la pénitencerie apostolique de montrer du doigt ce qui aujourd’hui supplanterait les sept bons vieux péchés capitaux. Voilà que l’on nous annonce quatre nouveaux péchés forts capit(e)aux : la condamnation des manipulations génétiques, la condamnation du trafic de drogues, la condamnation de créer des injustices sociales, la condamnation de polluer. Ces péchés là s’avèrent plus collectif qu’individuel. Alors pour ceux qui voudront se faire pardonner, il va falloir aller à confesse en masse, sans doute dans les grandes nefs des églises abandonnées.


Aussi, la question se pose de savoir en quoi les déclarations récentes de l’Eglise favoriseraient le progrès moral de l’humanité en instaurant quatre nouveaux péchés alors que la sphère civile dans la plupart des pays qui cherchent à respecter les droits de l’homme, mettent déjà au ban de la société, il est vrai avec beaucoup de difficulté, les manipulateurs génétiques, les pourvoyeurs de drogues, les responsables des injustices sociales et les pollueurs ? J’ai plus de faciliter à comprendre les religions quand elles prônent l’amour, la justice, l’aide, la solidarité le partage, la liberté etc.… bref lorsqu’elle se consacre et se cantonne dans des démarches positives plutôt que lorsqu’elle se comporte en justiciers, en pourfendeurs de mal, en donneurs de leçon, ou même en inquisiteur.


C’était ma confession du jour.





dimanche 9 mars 2008

L'INTERNAT N'ETAIT PAS EN ODEUR DE SAINTETE

1957-1958
Samedi j’ai eu l’occasion de visiter, après plus de cinquante ans, le Lycée Saint-André de Colmar qui organisait une journée porte ouverte. Malgré une certaine émotion contenue, l’occasion m’est donnée de publier ce petit extrait de texte.

(…/…) Souvent je m’échappais les fins de semaines et les vacances dans la forêt voisine comme si je cherchais par mon évasion du lieu familial à compenser mon lieu d’internement scolaire qui avait démarré dès l’âge de mes 9 ans dans un collège privé de Colmar.
Arrivé au plus profond des sous bois, je cherchais aussitôt à m’approprier les parfums et les effluves comme s’il s’agissait de masquer mes souvenirs odorants de l’internat.

Car pour moi évoquer ces lieux si maussades, c’était voir ressurgir ces odeurs dominatrices et répulsives qui ne faisaient qu’accentuer le côté sordide d’une éducation religieuse ringarde et imposée. Je me devais d’évacuer du plus profond de ma mémoire ces relents de cuisine collective et d’eau de vaisselle. Dans cette vie de claustration, il n’y avait place pour aucun parfum (absence féminine oblige). Seul un petit flacon d’eau de toilette, dérobé à la maison, était dissimulé au fond du tiroir de ma table de nuit. Et c’est le plus discrètement que je humais son contenu au moment où le surveillant allait éteindre les lumières du dortoir.
Ici, dans ce collège dit « épiscopal » l’initiation olfactive était à l’image des sombres personnages qui avaient pour vocation de nous éduquer dans la pureté et l’odeur de sainteté. Comment ne pas se souvenir des fortes odeurs de litières qui s’échappaient de la porcherie attenante à la cour de récréation, ou de celles de pourritures et de denrées avariées qui émanaient de la grande caisse en bois dans laquelle nous jetions les restes immangeables de nos caisses à provisions sensées être destinées à améliorer l’ordinaire de nos goûters.

Comment ne pas oublier l’épisode de la « valise navette ». Il faut savoir que dans les premières années de pensionnat, on ne pouvait rentrer à la maison qu’une fois par mois. Aussi, j’avais pour consigne trois samedis sur quatre d’emporter ma valise de linge sale chez un transporteur de la Grand-rue appelé « l’Empereur Duparc ». Contrairement à mes petits camarades, ma garde robe couvrait la quinzaine, et c’est ainsi que pèle mêle, mon petit linge pas très net, mes chaussettes odorantes, la serviette de toilette encore humide et autres chemises froissées transformaient mon bagage navette, fermé par de solides ficelles, en un sarcophage aux essences d’outre tombe. Je n’osais imaginer la réaction de Maman à l’ouverture de la valise. Mais quel plaisir émotif se dégageait, lorsqu’à mon tour, j’ouvrais la fameuse valise que j’avais recherchée une semaine plus tard. Mon imaginaire découvrait une explosion de senteurs de propre, mêlée aux odeurs miellées du pain d’épice et de la tablette de chocolat que maman avait glissé entre deux pulls de laine.

Je n’oublierai jamais les séances des jeudis matins, où dès 7 heures, nous nous rendions, en rangs serrés, aux bains municipaux de Colmar, une immense bâtisse de style un peu nouille. Une semaine nous avions droit à la piscine, l’autre semaine aux douches, histoire de redonner à toutes ces petites têtes blondes des teints plus rosés et sentir les effets des produits nettoyants que l’on appelle aujourd’hui produits de bien-être. De retour au collège, plutôt que d’exhaler des parfums dits de toilette , tout le groupe dégageait des senteurs de javel et d’eau savonneuse surtout au moment du déballage dans le dortoir des linges de bains que nous étendions tout mouillés et chlorés sur la barre de chacun de nos lits.

…/…

Toute cette période de mon enfance en pension a été marquée par le jalonnement d’initiations olfactives.
Celui des lieux d’aisance et tout particulièrement la « rangée de chiottes » aux serrures branlantes et aux parois constamment re-maculées de naïves insanités que les visiteurs de la récréation marquaient de leur empreinte nauséeuse.
Est-ce parce que les couleurs des locaux étaient sombres et fades et que l’ambiance oscillait entre les bruits de sortie de classes et le silence pesant des études surveillées que les activités du pensionnat portaient les odeurs de la réclusion et les parfums de la soumission ?
Pourquoi dans chaque chambre des religieux planaient toujours ces odeurs de vielle soutane lustrée et de cierges froids ? Pourquoi en parcourant ces longs corridors j’étais saisi par ce mélange de cire aigre et de présence de salpêtre ? Pourquoi l’éponge du tableau noir abandonnée dans le sceau offrait des relents de décomposition ? Pourquoi au réfectoire les émanations des eaux sales de vaisselle dominaient les faibles effluves culinaires ? Pourquoi enfin lors de la figure imposée du confessionnal, l’haleine du confesseur qui m’explosait à la figure au travers de la trémie de bois me faisait regretter les dernières volutes d’encens qui planaient encore dans la nef de la chapelle du Collège ?
Toutes ces questions me taraudaient régulièrement et ce n’est que lorsque la fin du mois de juin approchait à l’aune des vacances tant attendues que j’imaginais déjà les larges espaces verts de ma campagne qui allait m’offrir enfin les surprises oubliées de l’année scolaire écoulée.

Le parcours entre Colmar et Delle durait près de deux heures. Il était suffisamment long pour piaffer d’impatience et me mettre en condition d’oublier ce que je venais de quitter non sans joie. Assis à l’arrière de la voiture, mon regard n’arrêtait pas de scruter le bas côté de la route pour balayer ensuite les étendues grasses et verdoyantes tachetées de magnifiques coquelicots rouges. Et lorsque l’on dépassait la commune de Dannemarie, je m’émerveillais à admirer le long talus de la voie ferrée couvert de lupins roses et mauves.

Arrivé à Delle, je m’empressais de m’éloigner de la voiture dont le moteur laissait encore échapper quelques vapeurs chargées d’essence pour me diriger en courant vers la maison. Un bouquet d’effluves me sautait alors au visage qui résumait à lui seul toute la palette des composants floraux, soulignant ainsi l’identité particulière de ce paisible lieu familial. (…/…)

MH

Extrait d’un récit biographique intitulé « Parfums d’enfance et de jeunesse »

samedi 1 mars 2008

LA MISERE MATERIELLE FACE A LA MISERE MORALE

En l’espace de moins de 12 heures, j’ai été confronté a deux informations incroyablement choquantes et ce d’autant plus que tout les oppose.

D’abord, un reportage sur les abandonnés d’Oulan- Bator dans l’émission « Envoyé spécial »:
J’ai assisté, comme beaucoup de personnes j’espère, à la diffusion de l’excellent reportage de Samuel Le Bihan, l’acteur de cinéma transformé en reporter, sur les pauvres errants de Mongolie. Jamais je n’oublierai comme lui, ce clochard et son petit enfant accroché à ses mains ; Jamais je ne pourrai oublier les larmes du pauvre homme qui coulaient sur son visage lorsqu’il évoquait devant la caméra sa misère et son isolement. On ne peut pas oublier ces deux êtres qui à la fin du reportage redescente dans la bouche d’égout pour rejoindre le recoin sombre et puant qui leur sert d’abri. Non, jamais un tel reportage ne peut nous laissé indifférent. Les belles images d’une Mongolie sauvage aux grands espaces, celle pour touriste argenté en manque de yourte et de chevaux débridés, s’efface définitivement devant le désastre de ces enfants abandonnés d’Oulan- Bator vivant comme des rats dans les souterrains hideux de la capitale ou de ces personnes creusant la terre de leur main pour espérer trouver quelques grammes d’or au fin fond d’une steppe glacée. Oui, l’image de cet homme et de son enfant (4 ans) sans avenir ne peut que nous émouvoir et nous faire réagir pour ne pas sombrer dans l’impuissance.

Ensuite le scandale des indemnités de départ de Denis Gautier-Sauvagnac ( source Marianne).
Mise en examen dans les affaires de financements occultes par l’UIMM, ce personnage n’a pas seulement démissionné des instances du syndicat patronal, mais a obtenu des indemnités de départ s’élevant à plus d’un million d’euros en contre partie d’un accord négocié sur la prise en charge des frais de condamnations de justice et de son silence sur le dossier des retraits suspects. Voilà un homme mis en examen qui par ailleurs assure ses arrières de manières éhontées. Peut être a-t-il déposé ce montant sur un compte secret du Lichtenstein comme tous ces mandarins, ces parvenus et ces riches qui n’ont même pas un regard vers ce monde bien réel de la pauvreté et de la misère.

La misère matérielle face à la misère morale. Deux mondes qui s’ignorent. L’un à l’autre bout de la planète où des marginaux sont réduits à l’état de bêtes et pleurent sur leur sort sans pouvoir espérer un secours. L’autre dans les bureaux feutrés parisiens, où les privilégiés de la finance sont réduits à spéculer encore plus, pour espérer avoir toujours plus.
On reste sans voix. Cette réalité est permanente. Mais pourra-t-on indéfiniment se contenter de reportages télévisuels ou de manchettes journalistiques ?

Je n’oublierai jamais le dernier plan du reportage de Samuel Le Bihan avec le regard de cet enfant tourné vers la caméra ( notre regard) et s’enfonçant dans le trou noir de la bouche d’égout accroché au bras de son père. Je n’oublierai jamais.

nb: publié également sur le Blog du journal l'Alsace le 29 février 2008