dimanche 6 avril 2008

BIENVENUE CHEZ LES CH' TIS



Devant le succès extraordinaire d’un film sans prétention mais cependant attachant, l’idée m’est venue de relater à ma manière un des épisodes de ma vie qui par beaucoup de côté présente des points communs avec cette comédie cinématographique.


1. L’ANNONCE


Avril 1984, près de Mulhouse.


C’est le début de l’après midi, le téléphone lance sa sonnerie stridente qui me sort de ma somnolence passagère. Je porte aussitôt le combiné à l’oreille et reconnait la voie très hautaine de la secrétaire de direction. Elle m’annonce avec un air suave que le patron me demande de le rejoindre dans son bureau dès que possible.
Cette convocation précipitée me laisse entrevoir une certaine interrogation. A peine entré dans son bureau, je reconnais le caractère empathique de mon interlocuteur toujours affublé de sa grosse veste grise en tweed. Il arbore encore cette même cravate délavée et mal ajustée qui ne correspond pas au style de la fonction. Une fois installé face à lui, il me lance un regard plein de compassion et m’annonce sans ambages qu’enfin la direction du Groupe a retenu ma candidature pour une mutation à programmer pour cet été. Me basant sur les récentes annonces de mutations qui dans leur grande majorité se font dans la région lyonnaise, m’apparait l’espace d’un bref instant le célèbre triangle ensoleillé où une grande partie des activités du groupe étaient concentrées à savoir : Grenoble, Lyon, Valence.


Rapidement je prends conscience pourquoi l’attitude de mon interlocuteur se voulait si prévenante. Après un bref instant comme pour vouloir retenir sa respiration, et d’un ton très condescendant, qui n’était pas dans ses habitudes, il lâche cette phrase qui me restera longtemps en mémoire : « Ca y est, vous l’avez votre mutation ».Et d’ajouter aussitôt : « Vous savez que l’on a besoin de jeunes cadres compétents pour aider les nouveaux sites issus des récentes acquisitions à s’intégrer dans la nouvelle organisation. » Silence…En guise de réponse et pour rapidement connaitre la suite de l’annonce, j’émets timidement un petit « oui » d’interrogation. « Et bien … on vous propose d’aller prendre la DRH du site de La Madeleine-les-Lille. Je suis content pour vous, c’est une belle promotion. Toutes mes félicitations ». J’ai du marquer un temps d’arrêt avant d’émettre un son. Car aussitôt, le patron à qui mon effet de surprise n’a pas échappé, moyennant d’infimes précautions oratoires cherche à me rassurer. Mais son origine bordelaise lui donnait peu d’arguments sur ce qu’il pouvait connaître de cette région du nord si éloignée. De par sa démonstration ampoulée et quelque peu forcée sur ses adaptations successives à la région lyonnaise puis à l’Alsace, il pensait pouvoir me rassurer sur mon futur avenir. Puis il se lança dans des explications extravagantes pour me démontrer que la région du nord avait de fortes ressemblances avec l’Alsace. Comme par exemple, la Belgique c’était pour les nordistes comme l’Allemagne pour les alsaciens. L’accent et le parler du « ch’Nord » c’étaient comme le dialecte local de chez nous. L’intégration prendrait un peu de temps, mais une fois adopté par les locaux on ne le regrettait pas, etc .etc. De plus, il apparaissait que mon profil de négociateur et mon expérience des relations avec les syndicats représentaient aux yeux de la Direction du Siège des atouts pour une telle mutation. Enfin, je saurais convaincre sur place les personnes qui allaient devoir se reconvertir en leur ventant les mérites de l’attractivité de l’Alsace.


Puis avec beaucoup de sérieux, il me demande d’aller prendre contact avec la direction locale pour me rendre sur les lieux et voir la faisabilité de la proposition avec cette recommandation complémentaire de ne pas en parler à ma famille pour l’instant. Il fallait que je découvre d’abord personnellement les lieux. En précisant toutefois que l’habitat et les locaux industriels n’avaient rien à voir avec ce que l’on connait habituellement. Et ce n’est que si la prise de contact s’avérait satisfaisante que je pourrais en parler à mon épouse.


Je suis resté un moment sans voix et malgré tout satisfait intérieurement que l’on ait pensé à moi. Puis, il commença à me préparer à ma future visite en s’appuyant sur un voyage technique qu’il avait effectué il y a plus de vingt ans à Lille. Avec son accent du sud ouest, il me décrivit quelques caractéristiques très particulières de cette usine vieille de plus de 100ans, berceau des Frères Kuhlmann inventeur du procédé industriel de fabrication de l’acide nitrique base essentielle de l’industrie agro alimentaire du nord. Puis il évoque au détour de ce monologue, le projet de fermeture du site de Wattrelos ( je comprends Waterloo !) distant de 10 km qui allait incomber à l’usine de La Madeleine moyennant quelques plans sociaux et transferts de personnel. Se dresse alors peu à peu devant moi un tableau qui prenait des allures de désastres. J’allais abandonner le site chimique le plus tranquille et le plus moderne d’Europe pour plonger dans l’enfer du Nord.

Je crois que le ciel s’est brusquement assombrit. En repassant par le bureau de la secrétaire, je décèle aussitôt sur son visage un petit sourire narquois. De retour à mon bureau, je reste un moment prostré, pris en tenaille entre deux sentiments contradictoires. Celui de me lancer dans une aventure qui allait me sortir de la routine dans laquelle je commençais à donner des signes de lassitude et celui d’une très forte appréhension d’imposer à ma famille un déménagement vers une région inconnue qui nous éloignait de nos familles respectives et surtout de la perspectives des horizons méditerranéens.
J’ai commencé ma carrière en Alsace 12 ans plus tôt, j’allais avoir 38 ans, c’était le moment de faire le saut. Une seule et unique préoccupation allait dorénavant ne plus me quitter : réaliser mon premier déplacement à Lille pour découvrir mon futur lieu de travail.

Trois jours plus tard, j’annonce à mon épouse que j’ai un déplacement de 48h à Lille pour proposer des possibilités d’offres d’emplois en Alsace au personnel local touché par la fermeture du site de Wattrelos.

Suite du récit la semaine prochaine avec : « Ma première visite »

0 commentaires: