MA PREMIERE VISITE
Mai 1984, en déplacement pour Lille
Quinze jours s’étaient écoulés pour me retrouver à bord de l’avion Air Alsace qui assurait trois fois par semaine la liaison Colmar – Lille. Les deux pilotes pour cinq passagers avaient de quoi me rassurer, même si au décollage nous avions été un peu secoués. Le bruit était tel que je ne pouvais pas lire et j’ai du me contenter de regarder au travers du hublot où après avoir aperçu le sommet du champ du feu, nous faisions cap sur Metz. Pour cette escale, trois passagers descendirent de l’avion ce qui allègea quasiment l’avion de 50%. Une heure plus tard, apparaissaient les premiers gros nuages qui petit à petit allaient assombrir le ciel. Je fixai le regard à l’avant vers les deux pilotes rivés à leur tableau de bord, lorsque l’un d’eux nous annonça que nous approchions de Lesquin. Sur les hublots commencaient à se dessiner des traînées de pluie. A l’atterrissage, la piste humide reflètait la grisaille du ciel et à peine sorti de la carlingue, je fus saisi par une ambiance de carte postale couleur sépia.
Sorti de l’aéroport de Lesquin, je montai dans un taxi et demandai au chauffeur de m’emmener aux usines RP de La Madeleine. Il disait ne pas connaître. Après avoir précisé qu’il s’agissait des anciennes usines Kuhlmann, il se sentit rassuré. Nous roulions à moyenne allure et mon regard fut aussitôt attiré par le spectacle des maisons accolées les unes aux autres de chaque côté des rues. Toutes en briques, elles étaient de couleur rouge sombre, et les fenêtres n’avaient pas de volets. De temps à autres apparaissait une façade plus claire comme pour se distinguer de cette sombre monotonie. Après une bonne demi heure de route, le chauffeur emprunta une dernière rue où à l’extrémité se dressaient de gigantesques cheminées.
Il m’annonça alors que nous allions arriver. Après avoir dépassé deux cafés arborant l’enseigne Stella Artois, il s’arrêta devant un autre bar qui faisait face à l’entrée de l’usine dont la barrière blanche et rouge barrait l’accès. Je descendis de la voiture après avoir réglé ma course et constatai que l’usine était entourée de cités ouvrières. Ici, la chimie lourde ressemblait aux mines de charbon . J’avais l’impression d’assister à un film du début du XXème siècle.
A ce moment, j’ai cru voir apparaitre devant moi le facteur du film de Jacques Tati . Mais ce n’était que le garde de l’usine horriblement étriqué dans son costume et qui me demandait avec un drôle d’accent l’objet de ma visite. Lui précisant que j’avais rendez- vous avec le directeur, il me montra du doigt l’immeuble de brique qui faisait face au poste de garde et me demanda de monter au 1er étage. J’esquissai un sourire en lisant sur le fronton de la porte de l’immeuble l’inscription gravée en grandes lettres dans la pierre : « Grands Bureaux ». A peine passé le seuil, une dame souriante tenait le standard tout en faisant office d’accueil. Elle était assise dans un minuscule bureau où sonnaient en permanence les appels téléphoniques. Je gravis l’escalier et fus frappé par l’odeur ammoniaquée qui émanait de deux portes à battant située sur le pallier. Je pensais à des émanations externes propres à l’usine, mais je me suis rendu à l’évidence que cela provenait des toilettes des « Grands Bureaux ». Dédaignant la couleur brunâtre des murs et des portes, je découvris une porte entrouverte où une secrétaire noyée dans des piles de classeurs, pianotait avec une telle vigueur que je plaignais la pauvre machine. Après que j’eu interrompu son concert, elle me conduisit chez le directeur.
Une fois les présentation faites, il m’esquissa le programme de la journée : Exposé sur l’usine, son organisation, ses activités , son personnel, son climat social. Puis déjeuner en tête à tête en ville et départ pour Wattrelos, où se déroulerait une réunion avec les derniers membres encore présent du du CE de l’usine à qui j’allais présenter l’usine RP d’Alsace et ses possibilités de reclassement. Puis accompagnement à l’aéroport pour reprendre l’avion de 19h.
Pendant une heure, le directeur m’expliqua le contexte local et ce qui pouvait m’attendre si j’acceptais la mutation. Venant de Normandie, il me mit en confiance en vue de ma future adaptation. Puis nos échanges successifs laissaient apparaître que le courant passait et que cela pouvait augurer d’une future bonne collaboration.
La conversation se poursuivit agréablement au restaurant. Je pense que MR avait choisi l’établissement pour que je reparte avec une image positive. En effet, nous déjeunions devant des hublots, plus grands que ceux de l’avion du matin, et derrière lesquels s’ébrouaient des nageurs et nageuses. Nous étions au restaurant de la piscine de Lille. Je ne sais plus si c’est l’arrivée du matin, ou l’exposé de MR ou le spectacle des hublots, voire peut être le plat de poulet aux endives qui transforma ma digestion de l’après midi en calvaire.
La route pour aller à Wattrelos ressemblait à celle du matin. Toujours ces enfilades de maisons aux briques rouges sombres, ces carrefours agrémentés de quatre cafés installé aux quatre coins, des passants cachés sous leur parapluie, et le ciel bas qui ne laissait apparaître aucun horizon.
L’entrée sur le site de Wattrelos ressembla à celle d’un chantier en destruction ou à une carrière désaffectée. Les bâtiments couverts de suies blanches et grises tombaient en ruine. C’est dans une sorte de baraquement que nous nous sommes retrouvés en présence des élus du site qui étaient affalés sur de vielles chaises. Mon exposé basé sur l’attrait de passer la ligne bleue des Vosges n’a pas soulevé beaucoup d’enthousiasme. Je n’eu à répondre à aucune question . Seul le chien de l’un des participant commença à japper ce qui laissait supposer qu’il était grand temps d’en rester là et de sortir. Au vu de cette séance relevant presque de l’imaginaire, j’ai cru avoir assisté à un épisode de la vie des ouvriers du temps de Zola.
Lorsque MR me laissa le soir dans le hall de l’aéroport de Lesquin, il m’esquissa une petite tape sur l’épaule comme pour m’encourager et me dit sur un ton débonnaire : « Ne vous en faites pas, le pays n’est pas chouette, mais les gens sont sympas ».
Très embarrassé et moralement quelque peu dépité, je grimpai dans l’avion en me disant intérieurement que ce serait peut être de la folie de quitter l’Alsace.
Suite et fin du récit, la semaine prochaine : « L’arrivée dans el ch’ nord »
dimanche 13 avril 2008
BIENVENUE CHEZ LES CH' TIS (2)
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