dimanche 9 mars 2008

L'INTERNAT N'ETAIT PAS EN ODEUR DE SAINTETE

1957-1958
Samedi j’ai eu l’occasion de visiter, après plus de cinquante ans, le Lycée Saint-André de Colmar qui organisait une journée porte ouverte. Malgré une certaine émotion contenue, l’occasion m’est donnée de publier ce petit extrait de texte.

(…/…) Souvent je m’échappais les fins de semaines et les vacances dans la forêt voisine comme si je cherchais par mon évasion du lieu familial à compenser mon lieu d’internement scolaire qui avait démarré dès l’âge de mes 9 ans dans un collège privé de Colmar.
Arrivé au plus profond des sous bois, je cherchais aussitôt à m’approprier les parfums et les effluves comme s’il s’agissait de masquer mes souvenirs odorants de l’internat.

Car pour moi évoquer ces lieux si maussades, c’était voir ressurgir ces odeurs dominatrices et répulsives qui ne faisaient qu’accentuer le côté sordide d’une éducation religieuse ringarde et imposée. Je me devais d’évacuer du plus profond de ma mémoire ces relents de cuisine collective et d’eau de vaisselle. Dans cette vie de claustration, il n’y avait place pour aucun parfum (absence féminine oblige). Seul un petit flacon d’eau de toilette, dérobé à la maison, était dissimulé au fond du tiroir de ma table de nuit. Et c’est le plus discrètement que je humais son contenu au moment où le surveillant allait éteindre les lumières du dortoir.
Ici, dans ce collège dit « épiscopal » l’initiation olfactive était à l’image des sombres personnages qui avaient pour vocation de nous éduquer dans la pureté et l’odeur de sainteté. Comment ne pas se souvenir des fortes odeurs de litières qui s’échappaient de la porcherie attenante à la cour de récréation, ou de celles de pourritures et de denrées avariées qui émanaient de la grande caisse en bois dans laquelle nous jetions les restes immangeables de nos caisses à provisions sensées être destinées à améliorer l’ordinaire de nos goûters.

Comment ne pas oublier l’épisode de la « valise navette ». Il faut savoir que dans les premières années de pensionnat, on ne pouvait rentrer à la maison qu’une fois par mois. Aussi, j’avais pour consigne trois samedis sur quatre d’emporter ma valise de linge sale chez un transporteur de la Grand-rue appelé « l’Empereur Duparc ». Contrairement à mes petits camarades, ma garde robe couvrait la quinzaine, et c’est ainsi que pèle mêle, mon petit linge pas très net, mes chaussettes odorantes, la serviette de toilette encore humide et autres chemises froissées transformaient mon bagage navette, fermé par de solides ficelles, en un sarcophage aux essences d’outre tombe. Je n’osais imaginer la réaction de Maman à l’ouverture de la valise. Mais quel plaisir émotif se dégageait, lorsqu’à mon tour, j’ouvrais la fameuse valise que j’avais recherchée une semaine plus tard. Mon imaginaire découvrait une explosion de senteurs de propre, mêlée aux odeurs miellées du pain d’épice et de la tablette de chocolat que maman avait glissé entre deux pulls de laine.

Je n’oublierai jamais les séances des jeudis matins, où dès 7 heures, nous nous rendions, en rangs serrés, aux bains municipaux de Colmar, une immense bâtisse de style un peu nouille. Une semaine nous avions droit à la piscine, l’autre semaine aux douches, histoire de redonner à toutes ces petites têtes blondes des teints plus rosés et sentir les effets des produits nettoyants que l’on appelle aujourd’hui produits de bien-être. De retour au collège, plutôt que d’exhaler des parfums dits de toilette , tout le groupe dégageait des senteurs de javel et d’eau savonneuse surtout au moment du déballage dans le dortoir des linges de bains que nous étendions tout mouillés et chlorés sur la barre de chacun de nos lits.

…/…

Toute cette période de mon enfance en pension a été marquée par le jalonnement d’initiations olfactives.
Celui des lieux d’aisance et tout particulièrement la « rangée de chiottes » aux serrures branlantes et aux parois constamment re-maculées de naïves insanités que les visiteurs de la récréation marquaient de leur empreinte nauséeuse.
Est-ce parce que les couleurs des locaux étaient sombres et fades et que l’ambiance oscillait entre les bruits de sortie de classes et le silence pesant des études surveillées que les activités du pensionnat portaient les odeurs de la réclusion et les parfums de la soumission ?
Pourquoi dans chaque chambre des religieux planaient toujours ces odeurs de vielle soutane lustrée et de cierges froids ? Pourquoi en parcourant ces longs corridors j’étais saisi par ce mélange de cire aigre et de présence de salpêtre ? Pourquoi l’éponge du tableau noir abandonnée dans le sceau offrait des relents de décomposition ? Pourquoi au réfectoire les émanations des eaux sales de vaisselle dominaient les faibles effluves culinaires ? Pourquoi enfin lors de la figure imposée du confessionnal, l’haleine du confesseur qui m’explosait à la figure au travers de la trémie de bois me faisait regretter les dernières volutes d’encens qui planaient encore dans la nef de la chapelle du Collège ?
Toutes ces questions me taraudaient régulièrement et ce n’est que lorsque la fin du mois de juin approchait à l’aune des vacances tant attendues que j’imaginais déjà les larges espaces verts de ma campagne qui allait m’offrir enfin les surprises oubliées de l’année scolaire écoulée.

Le parcours entre Colmar et Delle durait près de deux heures. Il était suffisamment long pour piaffer d’impatience et me mettre en condition d’oublier ce que je venais de quitter non sans joie. Assis à l’arrière de la voiture, mon regard n’arrêtait pas de scruter le bas côté de la route pour balayer ensuite les étendues grasses et verdoyantes tachetées de magnifiques coquelicots rouges. Et lorsque l’on dépassait la commune de Dannemarie, je m’émerveillais à admirer le long talus de la voie ferrée couvert de lupins roses et mauves.

Arrivé à Delle, je m’empressais de m’éloigner de la voiture dont le moteur laissait encore échapper quelques vapeurs chargées d’essence pour me diriger en courant vers la maison. Un bouquet d’effluves me sautait alors au visage qui résumait à lui seul toute la palette des composants floraux, soulignant ainsi l’identité particulière de ce paisible lieu familial. (…/…)

MH

Extrait d’un récit biographique intitulé « Parfums d’enfance et de jeunesse »

0 commentaires: